Dixième film du réalisateur américain Gus Van Sant, Elephant s’inspire d’un fait divers : le massacre du lycée de Columbine en 1999, lors duquel deux élèves ont ouvert le feu sur leurs camarades. Il fut couronné de la Palme d’or en 2003, année de sa sortie.
Gus Van Sant n’en est pas à son coup d’essai, lorsqu’il tourne Elephant en 2003. L’année précédente, alors que l’idée de raconter la tuerie du lycée de Colombine germait dans son esprit, le réalisateur sortait sur grand écran le film Gerry. Deux ans plus tard, Last Days voit le jour et vient ainsi compléter sa fameuse « tétralogie de la mort ». Une façon de renouer avec un cinéma qui lui manque. Plus exigeant et opposé au style Hollywoodien.
Un instant en suspend
Un ciel azur d’une journée ensoleillée vient ouvrir le film, posant ainsi le cadre. Nous sommes au milieu du mois d’avril 1999. Le 20 précisément. Un seul plan-séquence pour une scène. Une prise de vue qui accompagne la narration tout au long du film, en parfaite immersion avec les acteurs. Ils les suivent et découvrent l’enceinte de l’établissement avec eux. Des plans choisis avec soins.
C’est à Portland, dans l’Oregon, ville qui sert de cadre à nombre de ses films, que Gus Van Sant fait le choix d’élire domicile pour quelques mois en 2003. Il y choisit des acteurs non professionnels, qui joueront les jeunes lycéens présents dans l’établissement le 20 avril 1999, jour du drame. John, guide et incarnation de l’adolescent américain, Elias, passionné de photographie, Nathan, le sportif, sa copine Carry, Michelle, victime de moqueries et Alex et Éric, les auteurs de l’attaque. Une sélection qui n’est pas anodine pour le réalisateur, puisqu’à défaut d’être un film amateur, Elephant vise un tel dépouillement qu’il en deviendrait presque déconcertant.
Un doute qui s’estompe rapidement grâce à la technique cinématographique de Gus Van Sant, une structure dramaturgique inédite : celle de la distorsion du temps. Fin observateur, le réalisateur tente de créer, dans Elephant, un sentiment de latence et de lourdeur. Une répétition d’une même scène, celle avant le désastre. John et Elias discutant dans un couloir, Michelle rejoignant rapidement la bibliothèque. L’instant avant que tout ne bascule. Une façon pour lui d’insister dessus pour faire ressentir plus intensément le drame au public.
Musique, synonyme de désespoir ?
Si le film s’ouvre sur une douce lumière, lorsque le ciel se couvre et que la nuit tombe, la musique intervient. Elle est ici annonciatrice d’un malheur certain. Un élément central mais peu récurrent du long métrage. Là où les films d’action, romantiques ou mieux encore, les comédies musicales, regorgent d’effets sonores et sont dotés d’une bande son débordante, Elephant ne compte que quelques courts instants musicaux. Un aspect qui vient renforcer le profil minimaliste du film que Gus Van Sant affectionne. Avec ou sans, l’atmosphère semble pesante, tendue, presque froide. Un instant au piano, Alex – l’un des deux terroristes juvéniles – revisite la mélodie de Beethoven : Lettre à Élise. Son acolyte Éric, allongé sur le lit, joue sur un ordinateur. Un jeu vidéo violent. Une musique forte pour une scène qui peut paraître banale, mais qui en dévoile en vérité bien plus sur le dénouement. Un contraste parfait entre la tranquillité de la mélodie imitée par Alex et la brutalité de l’activité d’Éric. Mais pas seulement ! La scène bouscule également les codes du film, instaurés depuis son commencement.
Si la préparation du massacre des deux jeunes terroristes n’arrive qu’à mi-chemin du long métrage, Gus Van Sant se concentre davantage sur les sentiments, le caractère, le comportement des adolescents entre eux. Des pistes qui pourraient expliquer le crime commis. Une leçon philosophique, ou un paradoxe flagrant de notre société, c’est ce que le dénouement d’Elephant soulève. La facilité qu’ont les Américains à acheter des armes sur internet et à les introduire dans un établissement scolaire.